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ICTjournal juillet - août - septembre 2020

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28 data-driven

28 data-driven éducation Un appel pour alphabétiser les Suisses aux données Soutenu par de nombreuses associations et spécialistes, un appel national vise à mettre en place des mesures en faveur de la littératie des données. Le Pr Diego Kuonen, l’un des experts à l’origine de l’initiative, répond à nos questions. Yannick Chavanne Les citoyens sont toujours plus confrontés à des données et statistiques de sources multiples. Un phénomène qui s’est encore accentué avec la crise pandémique. Or, interpréter correctement ces données, les évaluer et les mettre en contexte ne va pas de soi. C’est pourquoi un appel à une campagne nationale urgente de littératie des données a été publié fin juillet à l’initiative de la Conférence des sociétés Cantonales de Médecine (CCM). Soutenu par de nombreux experts et associations, l’appel s’adresse aux responsables politiques afin qu’ils «établissent rapidement une base solide permettant l’implémentation et le développement d’une culture nationale des données pérenne». Médias, secteur de l’éducation et experts statisticiens renommés devront collaborer pour la mise en place de mesures dans trois domaines. Premièrement, en informant le public sur le sujet afin de transmettre les clés pour appréhender de façon critique les données et maîtriser des concepts de base. Deuxièmement, les auteurs de l’appel envisagent la création de contenus pédagogiques et de programmes de formation pour inculquer une littératie des données «tout au long de la vie, au mieux dès le jardin d’enfants». Troisièmement, il conviendrait de mettre en place de centres de compétence indépendants, interdisciplinaires et certifiés dont le rôle serait d’assurer la transmission de connaissances fondamentales et le respect des bonnes pratiques en matière de collecte, d’analyse et de réception des données. Consultant et professeur en science des données à l’Université de Genève, Diego Kuonen est l’un des experts à l’origine de l’initiative. Il nous en dit davantage. Le système éducatif actuel ne suffit-il pas à inculquer à la population suisse les capacités pour appréhender les données? Non, le système éducatif actuel ne tient pas assez compte des compétences relatives aux données. C’est un danger car à l’ère du numérique, tout le monde a accès à des outils pour gérer et produire des données, aussi bien les citoyens, les journalistes que les autorités. Dans ce contexte, il nous apparaît urgent d’ancrer une véritable culture des données au sein du système éducatif et dans l’ensemble de la société suisse. Nous ne parlons pas ici de connaissances pous- Diego Kuonen est CEO de Statoo Consulting et Professeur en science des données à l’UNIGE. sées en science de données mais de compétences en littératie des données, c’est-à-dire le fait d’être doté d’un esprit critique en matière de données et pouvoir réfléchir dans ce domaine avec le recul nécessaire. Comment transmettre ce regard critique? Face à des données, les citoyens devraient être en mesure de répondre à trois questions clés. Est-ce que cela fait du sens ou est-ce que cela va contre mon intuition. Connaît-on le contexte? D’où vient la source? Il ne s’agit donc pas de faire une analyse avancée mais d’être capable de prendre le recul nécessaire et de se demander si l’on a affaire à des données fiables et de qualité. En plus de faire émerger ce raisonnement critique en tant que consommateur de données, il convient de faire prendre conscience des enjeux qui nous concernent tous en tant que producteur de données: que se passe-t-il quand j’utilise un smartphone? Pourquoi ces apps sont gratuites? Ces concepts de base sont assimilables dès le plus jeune âge. Les enfants n’arrêtent pas de demander «pourquoi» et il faut garder cette disposition d’esprit toute sa vie face aux données. Votre message est-il passé comme vous l’espériez auprès des politiques? Oui, nous avons reçu un excellent feedback. De plus, nous bénéficions du soutien d’un conseiller aux Etats qui prévoit de mettre le sujet au programme lors des sessions parlementaires dès cet automne. «Il nous apparaît urgent d’ancrer une véritable culture des données dans l’ensemble de la société suisse.» Pr Diego Kuonen, Statoo Consulting / Université de Genève juilletaoûtseptembre 2020 www.ictjournal.ch © netzmedien ag

data-driven application 29 Comment Swisscovid estime les contacts à risque Depuis juin, l’app Swisscovid enregistre les contacts à proximité de ses utilisateurs pour les notifier en cas de risque. Décorticage du mécanisme qui transforme un signal Bluetooth en indicateur de risque de contamination et des paramètres techniques décidés par les autorités. Rodolphe Koller Swisscovid est disponible depuis juin dans les app stores iOS et Android. L’application de traçage de la Confédération doit permettre de notifier des personnes ayant été en contact avec un individu contaminé. Et, dans le sens contraire, permettre aux utilisateurs testés positifs d’alerter les anonymes dont ils ont été à proximité. Du signal Bluetooth à la distance Selon le texte adopté par le parlement, l’application Swisscovid promet précisément d’enregistrer les rapprochements remplissant les conditions épidémiologiques, à savoir une distance de 1,5 mètre ou moins pendant une durée de 15 minutes au cours de la même journée. Pour calculer les rapprochements entre smartphones, l’application s’appuie sur la force du signal Bluetooth, telle qu’elle est fournie par l’API d’Apple/Google. Dans une situation réelle, le signal entre les smartphones est perturbé par de multiples facteurs de sorte qu’il est difficile d’en déduire la distance qui les sépare. Pour les concepteurs du système, ce qui importe toutefois c’est moins de calculer la distance précise que d’estimer si l’on a une certaine probabilité de se trouver dans le périmètre de risque épidémiologique, expliquent-ils dans un document transmis à notre rédaction par l’OFSP. Faux positifs et faux négatifs En jouant sur les paramètres appliqués aux données transmises par l’API, les concepteurs peuvent dès lors calibrer le système pour qu’il soit plutôt conservateur – on identifie seulement les personnes proches au risque d’en oublier certaines (faux négatifs) – ou au contraire plutôt souple – on identifie davantage de personnes au risque que certaines d’entre elles se trouvaient plus loin (faux positifs). Avec les paramètres choisis au départ par les concepteurs de Swisscovid, les tests ont montré qu’une personne sur trois identifiée comme étant dans un rayon de 1,5 mètre, se trouve en fait plus loin (33% des contacts pour une atténuation de 50dB, 45% pour 55dB). Les concepteurs soulignant toutefois que la plupart de ces faux positifs se trouvent à moins de 3 mètres. A l’inverse, côté faux négatifs, la moitié des personnes avec lesquelles un rapprochement à risque a eu lieu, sont écartées par l’application telle qu’elle est calibrée (64% avec 50dB, 41% avec 55dB). L’impact de choix techniques Au final, ces paramètres techniques ont ainsi des conséquences bien réelles pour l’utilisateur de Swisscovid. Les données fournies par l’app feront qu’une personne testée positive notifiera automatiquement des anonymes qu’ils courent un risque. Ou qu’un autre utilisateur se rassurera de voir que l’app ne lui envoie aucune alerte. Le choix des paramètres revêt aussi une dimension politique. Ainsi début juillet, constatant que le nombre d’alertes transmises via l’application était très bas, la Confédération a décidé de changer les paramètres pour prendre des valeurs moins conservatrices. Résultat: davantage de notifications, mais aussi davantage de faux positifs (41% contre 33% pour la principale atténuation choisie). Traçage humain vs traçage numérisé Comme l’EPFL le souligne dans son communiqué, le traçage «manuel» présente des défauts: on oublie les personnes que l’on a rencontrées et on ne connaît pas la plupart des usagers croisés dans les transports publics ou au restaurant. Difficile donc de les avertir… A l’opposé, l’app Swisscovid tournant en arrière-plan ne compte pas sur la mémoire de l’utilisateur, et fonctionne avec tous les contacts, qu’ils soient connus ou anonymes. Mais elle présente aussi des défauts, comme le fait d’être aveugle aux circonstances particulières de proximité, telles que le port d’un masque ou la présence d’une vitre. Dans le traçage manuel, les faux positifs et négatifs dépendront du jugement et de la mémoire plus ou moins bonne des individus testés positifs. Dans le traçage numérique, les faux positifs et négatifs dépendront de la mécanique et du calibrage probabiliste décidé par ses concepteurs. Le choix des paramètres a un impact direct sur les faux positifs et négatifs enregistrés par l’application. www.ictjournal.ch © netzmedien ag juilletaoûtseptembre 2020