ICTjournal février 2018

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18 crypto-économie «

18 crypto-économie « L’ICO typique n’a pas de clients, pas de chiffre d’affaires et dans la plupart des cas, pas de produit fonctionnel. » Etude EY régissent l’émission de ces tokens (règles du smart contract) et les droits et pouvoirs auxquels ils donnent accès en termes de gouvernance (qui peut décider d’un changement dans le code informatique qui gère ces tokens sur la blockchain?). «L’ICO typique n’a pas de clients, pas de chiffre d’affaires et dans la plupart des cas, pas de produit fonctionnel. Les valorisations basées uniquement sur un livre blanc seront toujours risquées et extrêmement spéculatives», avertit EY dans une étude sur le sujet publiée en décembre¹. Le cabinet de conseil parle d’un «effet de mode» et observe l’amorce d’un déclin: «la capacité d’atteindre les objectifs de collecte de fonds est en baisse depuis le milieu de l’année 2017; elle est passée de 90% en juin à 25% en novembre.» La plupart de ces levées de fonds se font donc sur la base de prototypes dont le lancement est prévu plus d’un an après au plus tôt. Les sources de désillusions sont alors nombreuses. Certains projets ne passent jamais de l’idée à la mise en œuvre, d’autres entrent en production mais commencent alors à accepter des monnaies conventionnelles, ce qui réduit la valeur des jetons. EY relève aussi des cas où le whitepaper occulte une partie du code du smart contract régissant l’opération et permet par exemple aux initiateurs du projet d’émettre de nouveaux jetons à n’importe quel moment, diluant ainsi leur valeur. Seul bouclier pour les investisseurs: s’assurer que le code a été examiné par des développeurs expérimentés et des experts en cybersécurité avant le lancement de l’ICO. Pour éviter ces déboires, Nicolas Sierro, formateur sur le sujet des ICO auprès des start-up incubées par l’EPFL, pense qu’il faut «éduquer plutôt que d‘empêcher». Selon lui «communiquer sur le fait que ces opérations sont risquées, qu’il ne faut y mettre que l’argent qu’on est prêt à perdre, qu’il faut se renseigner auprès de sachants ou de forum ou de sites de ratings avant d’investir sera plus constructif que de que de bloquer par principe les ICO.» Après une année 2017 complétement folle, le cabinet PwC Strategy&² croit de son côté en une rationalisation du phénomène via l’émergence d’un modèle hybride entre la rigidité des levées de fonds traditionnelles (seed, série A, série B, série C, IPO) et ces ICO hasardeuses. Selon le Dr Daniel Diemers, expert en fintech de la société de conseil, un tour de table basé sur la présentation d’une équipe, d’un business plan et d’un prototype qui tiennent la route devrait précéder une ICO qui n’adviendrait qu’après les premières démonstrations du potentiel du projet. Si elle peut apparaître comme un frein à l’innovation, cette validation des projets par un premier tour géré par des investisseurs professionnels devrait déjà laisser sur le bord de la route quelques vénaux margoulins. Dans leur étude, EY et PwC se rejoignent: l’avenir des ICO sera déterminé par la transparence dans l’usage de la blockchain et la capacité d’établir de nouvelles normes acceptées par tous les participants. C’est tout le sens de l’initiative de la Crypto Valley Association zougoise qui, le 12 janvier de cette année, invitait ses membres (plus de 550 entreprises et individus) à signer un code de ANCIENNE ET NOUVELLE ÉCOLE Il n’y a pas d’âge pour lancer une ICO! L’une a été fondée en 2013 en Russie, l’autre est née en 1881 à Rochester, dans l’Etat de New York et a failli ne pas se remettre de l’arrivée de l’appareil photo numérique. Telegram et Kodak préparent chacun de leur côté une levée de fonds en cryptomonnaie. Avec la plateforme KodakOne et ses KodakCoins, l’inventeur de la photographie grand-public comptent résoudre l’insoluble problème des droits d’auteurs sur les clichés qui circulent en ligne. La blockchain sera ici utilisée pour créer un registre de droits de propriétés permettant aux photographes d’enregistrer leur productions et de les proposer sous licence. Le 9 janvier, l’annonce de cette ICO a fait grimper le titre de l’entreprise de 119%! De son côté, la très populaire application de messagerie sécurisée Telegram veut lutter contre la lenteur des transactions en Ether et en Bitcoin avec «TON» (Telegram Open Network), plateforme blockchain sur laquelle s’échangeront des «Grams», une nouvelle cryptomonnaie destinée à être utilisée pour des paiements et des micro-transactions entre les utilisateurs de l’application de messagerie. «TON peut devenir une alternative à Visa et Mastercard pour la nouvelle économie décentralisée» affirme le livre blanc qui a fuité sur le web mi-janvier pour devenir immédiatement la cible des critiques d’experts lui reprochant son opacité. LES INVESTISSEMENTS CLASSIQUES DANS LES START-UP BLOCKCHAIN FONT PÂLE FIGURE COMPARÉS AUX ICO Selon CB Insights et TokenData, l’année 2017 a été une année record pour les investissements dans les start-up blockchain, mais le milliard de dollars levés via les méthodes de financement traditionnelles ne sont rien à côté des près de 5 milliards de dollars levés par ICO. Investissements ICO (Mia USD) Investissements VC (Mia USD) 0,40 0,30 0,02 0,04 0,20 0,10 0,10 0,02 0,1 Q3’16 Q4’16 Q1’17 Q2’17 Q3’17 Q4’17 Source: CB Insights, TokenData 1,00 1,60 2,80 Février 2018 www.ictjournal.ch © netzmedien ag

19 A la Crypto Finance Conference, Johann Schneider-Ammann s’est dit très attentif aux cryptomonnaies: «Nous examinons les possibilités. Pour ma part, j’essaie d’identifier les risques et les opportunités. S’agit-il ou non d’un business d’avenir, créateur d’emplois? C’est pourquoi je soutiens les cercles qui s’occupent de cette thématique.» Photo: © Jens Winter conduite, visant notamment à encadrer leurs campagnes ICO. La vérification de l’identité des investisseurs (KYC), l’utilisation des logiciels de lutte contre le blanchiment d’argent (AML), la nécessité d’être une entité juridique (présentant une gouvernance limpide) pour pouvoir lancer une ICO, la justification des montants mobilisés par les besoins réels des projets financés, le déblocage échelonné de ces fonds et la mise en place de contrats intelligents spécifiant le volume des échanges sont les gardefous qui devraient faire leur apparition et assainir la situation selon PwC. Des disparités régionales Parmi ces mesures, difficile de distinguer celles qui doivent demeurer de l’ordre de l’autorégulation de la part des acteurs du secteur de celles qui méritent d’être inscrites dans la loi. Les gouvernements de par le monde se saisissent un à un du sujet. Certains prônent l’interdiction pure, d’autres tentent d’appliquer les lois existantes à ce nouvel objet, les derniers cherchant de nouvelles voies. Ainsi la Chine, la Corée du Sud et le Vietnam ont d’ores et déjà interdit ces crypto-levées de fonds sur leur territoire tandis que Hong Kong et Singapour ont mis en place des environnements légaux plutôt accommodants sur les échanges de cryptomonnaies et de tokens. Aux Etats-Unis, plusieurs événements ont poussé les entrepreneurs américains à chercher une terre plus accueillante pour mener leur ICO. Le 29 novembre dernier, l’agence gouvernementale en charge de la collecte d’impôts (IRS) a notamment gagné son procès face à la plateforme Coinbase qui refusait de lui donner accès aux gains en cryptomonnaies réalisés par ses utilisateurs. Durant le mois de décembre, le gendarme de la Bourse américain est également par deux fois intervenu à l’encontre d’une ICO avant que son président ne mette en garde les investisseurs contre ce type d’opérations qui peuvent «violer les lois fédérales sur la sécurité.» De son côté, l’Autorité européenne des marchés financiers (AMF) est beaucoup moins drastique mais s’interroge. Elle a lancé le 26 octobre dernier une consultation publique sur le sujet. Les options évoquées vont de la simple diffusion de bonnes pratiques à la validation directe par l’AMF avant de pouvoir lancer une ICO. Ainsi entourée, la Confédération tire son épingle du jeu affirme l’étude PwC. La Suisse a su mettre en avant la force de son écosystème (start-up de la blockchain, enseignement supérieur performant, gouvernement favorable, grandes entreprises), sa fiscalité avantageuse et sa culture de l’innovation pour faire de la Crypto Valley la capitale mondiale pour ces levées de fonds d’un nouveau genre. Et le Conseil Fédéral a bien compris que si ce nouveau marché mérite d’être assaini, il n’est pas souhaitable de nuire à l’attractivité du pays. «Que la Suisse se donne une année pour discuter avec les acteurs avant de décider quoi que ce soit est une bonne chose, défend Nicolas Sierro. La question est complexe. En les encadrant, l’enjeu est de filtrer les ICO, de privilégier la qualité sur la quantité.» DU PAIN BÉNI POUR LES HACKERS (*) Références 1 EY research: initial coin offerings (ICO), 2017 2 Initial Coin Offerings A strategic perspective: Global and Switzerland, PwC Strategy&, 2017 La volatilité de la valeur des jetons et les mauvaises intentions de certains initiateurs de levées de fonds en cryptomonnaies sont au coeur des réflexions des acteurs et des gouvernements pour assainir le secteur. Mais que faire pour sécuriser les échanges ? L’explosion du nombre d’ICO menées (438 en 2017 contre 57 en 2016 selon PwC) excite la convoitise des pirates informatiques. EY rapporte que plus de 10% des fonds des ICO sont perdus ou volés lors d’attaques de hackers (près de 400 millions de dollars US). Les 7,4 millions de dollars envolés lors du piratage de l’ICO de la plateforme d’échange CoinDash, en juillet dernier, ont notamment marqué les esprits. Les cyber-criminels rivalisent d’ingéniosité pour tirer profit de l’irréversibilité des transactions basées sur la blockchain: substitution d’adresses de portefeuilles liés aux projets (hameçonnage, piratage de sites), déni de service distribué (DDoS), attaque contre les employés de l’entreprise, l’infrastructure informatique ou les investisseurs, vols directs de fonds... Au-delà des pertes financières, ces intrusions mettent en péril les données personnelles des parties prenantes. www.ictjournal.ch © netzmedien ag Février 2018